Entretien

Hakim Belahcel, membre de l’instance présidentielle du FFS : « Dans l’impasse actuelle, une élection ne ferait que renforcer le statu quo »  

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Membre de l’instance présidentielle du Front des forces socialistes (FFS), le Dr Hakim Belahcel, décline la vision du parti sur la situation politique du pays. Les législatives, la loi électorale, le Hirak, l’opposition et la vie interne du FFS, sont autant de questions abordées. Entretien. 

Propos recueillis par Aïssa Moussi

Crésus : Pourquoi le FFS, destinataire d’une copie du projet de loi électorale, n’a pas émis des propositions d’amendement au texte?

 M.Hakim Belahcel : Nous avions à plusieurs reprises déclaré que dans le contexte actuel, marqué par la fermeture de tous les espaces de la libre expression politique, médiatique et sociale, le renforcement du dispositif répressif et surtout l’absence d’une réelle volonté du pouvoir d’adhérer à la dynamique du changement du système de gouvernance, tous les processus électoraux et politiques décidés en haut lieu d’une manière unilatérale, seront voués à l’échec.

L’épisode du référendum constitutionnel dernier, qui avait essuyé un rejet populaire historique, devait à lui seul,  constituer un signal fort à destination du pouvoir en place pour qu’il change de cap, et amorcer des révisions déchirantes en prenant en compte les revendications légitimes du peuple algérien. Organiser une élection dans une telle impasse politique ne ferait que renforcer le statu quo généralisé et contribuerait encore une fois, au ravalement de la façade démocratique de l’État.

Vous auriez pu, au moins, décliner votre vision du texte de loi électorale que le parti souhaite voir adopté et qui soit adaptable au système politique en Algérie.

Le FFS est un parti d’opposition authentique et responsable. Son parcours irréprochable et ses efforts politique et pédagogique en faveur du changement démocratique dans le pays sont là pour démontrer si besoin est, que nous avions formulé depuis des décennies plusieurs propositions et initiatives majeures de sortie de crise, mais qui, malheureusement ont subi le mépris et le rejet des pouvoirs successifs à la tête du pays. Commenter ou tenter d’enrichir ce texte de loi, à l’image des autres textes de lois confectionnés par le pouvoir, ne fera que cautionner et accréditer cette nouvelle démarche.

Alors que le bon sens et la raison commanderaient aux décideurs, de suspendre cette marche effrénée vers d’autres échecs, et donner enfin le libre cours au peuple algérien de choisir son propre destin politique librement et démocratiquement.

Le pouvoir entend organiser, après l’adoption du texte de nouvelle loi électorale, des élections législatives et locales. Le FFS a participé aux précédentes consultations et siège actuellement dans les institutions élues. Quelle sera la position du parti dans le contexte actuel ?

Le FFS considère que le pays vit aujourd’hui une crise politique très dangereuse qui menace de plus en plus sa sécurité nationale, sa souveraineté et son intégrité territoriale. Cerné par un environnement régional et international menaçant et instable, notre pays devra se prémunir à travers l’édification d’un État fort et démocratique qui profiterait du soutien populaire à toutes épreuves.

Les priorités du FFS se situent à ce niveau là. Les échéances électorales arrêtées par le pouvoir actuel dans le cadre de l’exécution de son agenda politique, ne constituent en aucun cas dans le contexte verrouillé actuel, ni une solution à la crise multiforme nationale ni un point de fixation pour le FFS.

Évidemment, le FFS qui est jaloux de son autonomie de décision, dispose d’instances internes souveraines et démocratiques qui se prononceront au moment adéquat et prendront position  avec force, courage et haut sens de responsabilité sur tous ces sujets.

S’agissant de la situation politique du pays, l’on assiste ces derniers jours à la libération de plusieurs détenus du Hirak. Peut-on assimiler ces allègements à une tendance vers l’apaisement en prévision justement des échéances à venir?

La libération des détenus politiques et d’opinion a été une revendication majeure du FFS. Il faut rappeler qu’il s’agit-là,  de militants politiques, de journalistes, de femmes et d’étudiants qui, au bout de procès expéditifs et arbitraires, furent condamnés à de lourdes peines.

Pourtant, leur seul tort, c’était de manifester pacifiquement ou d’exprimer des opinions politiques qui remettent en cause l’ordre établi et la remise en cause des acquis et les objectifs de la révolution populaire du 22 février dernier.

Aujourd’hui, le processus de la libération de ces victimes de l’acharnement policier et judiciaire doit être parachevé dans les plus brefs délais afin d’installer à la faveur d’autres mesures courageuses et nécessaires de détente, un climat favorable à un dialogue inclusif et sincère que nous revendiquons  depuis des années au sein du FFS.

Aucune solution à cette crise multiforme à laquelle s’ajoute aujourd’hui une asphyxie socioéconomique, ne pourra être envisageable sans ce dialogue global qui devra concerner et inclure tout le monde pour l’intérêt suprême de la nation algérienne.

Pensez-vous donc que les Algériens qui ont volontairement décidé d’une trêve sanitaire à cause de l’épidémie de la Covid 19, reprendront les marches de vendredi, une fois les conditions réunies ?

À travers cette trêve sanitaire, le peuple algérien a brillamment démontré au monde entier, son sens inouï de responsabilité et d’amour de la patrie.

Au moment où certaines mauvaises langues voulaient et tentaient d’entraîner le peuple algérien, malgré les risques majeurs de cette grave pandémie, vers l’intensification des marches pour installer le chaos dans le pays, les Algériennes et les Algériens ont décidé avec dignité et communion de surseoir à ces démonstrations de rue pour éviter le pire.

L’inverse n’aurait fait que contrarier les objectifs de cette révolution et du coup ternir son image et sa splendeur. Evidemment, la flamme révolutionnaire est toujours vivace et s’exprime sous d’autres aspects et moyens tant que le spectre de la pandémie de la Covid 19 est toujours présent.

Nous savons aussi que la marche du peuple algérien et son combat  pour son autodétermination et sa quête  liberté ne datent pas seulement du 22 février 2019.  Puisque depuis son indépendance, le peuple algérien s’est toujours révolté contre le détournement des aspirations historiques de la glorieuse guerre de Libération nationale et les principes du congrès de la Soummam.

Depuis, plusieurs générations de militantes et de militants, au prix d’énormes sacrifices, ont marqué l’histoire contemporaine algérienne, en portant haut et fort l’espoir et l’objectif de construire un État fort, démocratique et social.

Évidemment, cette ferveur et cette dynamique historique à la recherche de la liberté et de la démocratie, ne vont pas s’estomper jusqu’à la consécration de tous leurs objectifs. Inexorablement, le FFS sera toujours là pour accompagner le peuple algérien dans cette marche pacifique et patriotique pour la  réappropriation  de son destin politique et l’avènement de la Deuxième République.

Sur le plan interne, le parti semble retrouver une certaine sérénité après deux ans de crise. Quelles sont les perspectives du FFS à moyen et long terme, sachant qu’il y a encore des résistances dans certaines localités, voire même d’une partie de la direction qui continue de parler au nom du parti?

Il n’est un secret pour personne, que le FFS avait traversé une longue période de turbulence et d’instabilité. Ce conflit interne engendré par le dysfonctionnement de ses instances de l’époque avait lourdement impacté son rendement politique et affecté sa base militante qui fut ébranlée par la brutalité de la crise. Heureusement que le sens de responsabilité et l’amour du parti et de la patrie avaient prévalu et cela s’est traduit par l’organisation en juillet dernier,  d’un congrès national extraordinaire.

Cet événement a, depuis, permis au FFS de retrouver petit à petit sa force et sa sérénité, puisqu’il a surtout réglé définitivement le problème de légitimité de l’instance  dirigeante et a  décliné les objectifs essentiels liés à son mandat. Il s’agit de la réhabilitation du fonctionnement démocratique des instances statutaires et l’engagement à organiser un congrès national ordinaire, rassembleur et unitaire dans d’excellentes conditions.

Ce qui est évident aujourd’hui et comme vous l’avez si bien signalé, il y a un regain de sérénité et de confiance au sein de la base militante. Ce climat interne a  grandement favorisé le redéploiement effectif  du FFS sur le territoire national mais surtout la réhabilitation de son image de marque sur la scène politique nationale, comme citadelle inébranlable pour le combat démocratique dans le pays.

Le FFS entend organiser une convention nationale pour un consensus à même de sortir le pays de la crise. Comment peut-il convaincre les acteurs politiques à y adhérer sachant qu’il a un projet similaire qui remonte à 2013, mais qui n’a pas eu de suite sur le terrain ?

Le pays a lourdement et chèrement payé le refus des pouvoirs successifs à se greffer dans un processus politique pour sauver notre nation d’une dislocation. Le FFS a toujours été une matrice féconde de propositions de sortie de crise et un vrai catalyseur, grâce à sa crédibilité, pour la création d’une effervescence positive de concertation et de consultation entre les acteurs de la classe politique et sociale, sans complexe et sans exclusion. Aujourd’hui encore, le FFS ne compte pas baisser les bras pour l’amorce d’un dialogue national, inclusif et responsable afin d’aboutir à un compromis politique global et historique.

Les expériences du passé nous ont plutôt appris que les contraintes dressées contre la réussite de nos démarches politiques, sont faites justement,  pour renforcer le statu quo  et empêcher ainsi le  peuple algérien d’accéder à son émancipation politique, sociale et économique.

Nous ferons en sorte que la convention nationale que nous sommes en train de préparer, devienne un socle politique pour un dialogue national et sérieux.

L’opposition n’arrive toujours pas à accorder ses violons, notamment entre démocrates et islamistes. Le rapport de force pour arriver au changement et pousser le pouvoir à céder, n’est pas une mince affaire …

Il faudra rappeler que la classe politique d’obédience démocratique, évolue dans un environnement politique hostile et miné. L’absence d’une véritable vie politique normale régie par des règles éthiques, claires et démocratiques, incombe exclusivement au régime algérien.

C’est dans cet esprit, que nous avions toujours revendiqué comme préalables au dénouement de la crise politique nationale,  en plus de la libération des détenus politiques et d’opinion, l’ouverture des champs politique et médiatique, la levée de toutes les entraves policières, juridiques et administratives à l’exercice politique, syndical et associatif dans notre propre pays.

Dans un tel climat, apaisé et libéré, la classe politique nationale et l’ensemble du peuple algérien pourront s’engager dans une ambiance démocratique, libre et transparente qui aboutirait à l’élection de nouvelles institutions et de nouveaux responsables légitimes. Cela s’appelle un processus constituant, souverain.

A.M. 

 

 

 

 

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