Se connecter avec nous

Entretien

Hakim Belahcel, membre de l’instance présidentielle du FFS : « Dans l’impasse actuelle, une élection ne ferait que renforcer le statu quo »  

Publié

sur

Membre de l’instance présidentielle du Front des forces socialistes (FFS), le Dr Hakim Belahcel, décline la vision du parti sur la situation politique du pays. Les législatives, la loi électorale, le Hirak, l’opposition et la vie interne du FFS, sont autant de questions abordées. Entretien. 

Propos recueillis par Aïssa Moussi

Crésus : Pourquoi le FFS, destinataire d’une copie du projet de loi électorale, n’a pas émis des propositions d’amendement au texte?

 M.Hakim Belahcel : Nous avions à plusieurs reprises déclaré que dans le contexte actuel, marqué par la fermeture de tous les espaces de la libre expression politique, médiatique et sociale, le renforcement du dispositif répressif et surtout l’absence d’une réelle volonté du pouvoir d’adhérer à la dynamique du changement du système de gouvernance, tous les processus électoraux et politiques décidés en haut lieu d’une manière unilatérale, seront voués à l’échec.

L’épisode du référendum constitutionnel dernier, qui avait essuyé un rejet populaire historique, devait à lui seul,  constituer un signal fort à destination du pouvoir en place pour qu’il change de cap, et amorcer des révisions déchirantes en prenant en compte les revendications légitimes du peuple algérien. Organiser une élection dans une telle impasse politique ne ferait que renforcer le statu quo généralisé et contribuerait encore une fois, au ravalement de la façade démocratique de l’État.

Vous auriez pu, au moins, décliner votre vision du texte de loi électorale que le parti souhaite voir adopté et qui soit adaptable au système politique en Algérie.

Le FFS est un parti d’opposition authentique et responsable. Son parcours irréprochable et ses efforts politique et pédagogique en faveur du changement démocratique dans le pays sont là pour démontrer si besoin est, que nous avions formulé depuis des décennies plusieurs propositions et initiatives majeures de sortie de crise, mais qui, malheureusement ont subi le mépris et le rejet des pouvoirs successifs à la tête du pays. Commenter ou tenter d’enrichir ce texte de loi, à l’image des autres textes de lois confectionnés par le pouvoir, ne fera que cautionner et accréditer cette nouvelle démarche.

Alors que le bon sens et la raison commanderaient aux décideurs, de suspendre cette marche effrénée vers d’autres échecs, et donner enfin le libre cours au peuple algérien de choisir son propre destin politique librement et démocratiquement.

Le pouvoir entend organiser, après l’adoption du texte de nouvelle loi électorale, des élections législatives et locales. Le FFS a participé aux précédentes consultations et siège actuellement dans les institutions élues. Quelle sera la position du parti dans le contexte actuel ?

Le FFS considère que le pays vit aujourd’hui une crise politique très dangereuse qui menace de plus en plus sa sécurité nationale, sa souveraineté et son intégrité territoriale. Cerné par un environnement régional et international menaçant et instable, notre pays devra se prémunir à travers l’édification d’un État fort et démocratique qui profiterait du soutien populaire à toutes épreuves.

Les priorités du FFS se situent à ce niveau là. Les échéances électorales arrêtées par le pouvoir actuel dans le cadre de l’exécution de son agenda politique, ne constituent en aucun cas dans le contexte verrouillé actuel, ni une solution à la crise multiforme nationale ni un point de fixation pour le FFS.

Évidemment, le FFS qui est jaloux de son autonomie de décision, dispose d’instances internes souveraines et démocratiques qui se prononceront au moment adéquat et prendront position  avec force, courage et haut sens de responsabilité sur tous ces sujets.

S’agissant de la situation politique du pays, l’on assiste ces derniers jours à la libération de plusieurs détenus du Hirak. Peut-on assimiler ces allègements à une tendance vers l’apaisement en prévision justement des échéances à venir?

La libération des détenus politiques et d’opinion a été une revendication majeure du FFS. Il faut rappeler qu’il s’agit-là,  de militants politiques, de journalistes, de femmes et d’étudiants qui, au bout de procès expéditifs et arbitraires, furent condamnés à de lourdes peines.

Pourtant, leur seul tort, c’était de manifester pacifiquement ou d’exprimer des opinions politiques qui remettent en cause l’ordre établi et la remise en cause des acquis et les objectifs de la révolution populaire du 22 février dernier.

Aujourd’hui, le processus de la libération de ces victimes de l’acharnement policier et judiciaire doit être parachevé dans les plus brefs délais afin d’installer à la faveur d’autres mesures courageuses et nécessaires de détente, un climat favorable à un dialogue inclusif et sincère que nous revendiquons  depuis des années au sein du FFS.

Aucune solution à cette crise multiforme à laquelle s’ajoute aujourd’hui une asphyxie socioéconomique, ne pourra être envisageable sans ce dialogue global qui devra concerner et inclure tout le monde pour l’intérêt suprême de la nation algérienne.

Pensez-vous donc que les Algériens qui ont volontairement décidé d’une trêve sanitaire à cause de l’épidémie de la Covid 19, reprendront les marches de vendredi, une fois les conditions réunies ?

À travers cette trêve sanitaire, le peuple algérien a brillamment démontré au monde entier, son sens inouï de responsabilité et d’amour de la patrie.

Au moment où certaines mauvaises langues voulaient et tentaient d’entraîner le peuple algérien, malgré les risques majeurs de cette grave pandémie, vers l’intensification des marches pour installer le chaos dans le pays, les Algériennes et les Algériens ont décidé avec dignité et communion de surseoir à ces démonstrations de rue pour éviter le pire.

L’inverse n’aurait fait que contrarier les objectifs de cette révolution et du coup ternir son image et sa splendeur. Evidemment, la flamme révolutionnaire est toujours vivace et s’exprime sous d’autres aspects et moyens tant que le spectre de la pandémie de la Covid 19 est toujours présent.

Nous savons aussi que la marche du peuple algérien et son combat  pour son autodétermination et sa quête  liberté ne datent pas seulement du 22 février 2019.  Puisque depuis son indépendance, le peuple algérien s’est toujours révolté contre le détournement des aspirations historiques de la glorieuse guerre de Libération nationale et les principes du congrès de la Soummam.

Depuis, plusieurs générations de militantes et de militants, au prix d’énormes sacrifices, ont marqué l’histoire contemporaine algérienne, en portant haut et fort l’espoir et l’objectif de construire un État fort, démocratique et social.

Évidemment, cette ferveur et cette dynamique historique à la recherche de la liberté et de la démocratie, ne vont pas s’estomper jusqu’à la consécration de tous leurs objectifs. Inexorablement, le FFS sera toujours là pour accompagner le peuple algérien dans cette marche pacifique et patriotique pour la  réappropriation  de son destin politique et l’avènement de la Deuxième République.

Sur le plan interne, le parti semble retrouver une certaine sérénité après deux ans de crise. Quelles sont les perspectives du FFS à moyen et long terme, sachant qu’il y a encore des résistances dans certaines localités, voire même d’une partie de la direction qui continue de parler au nom du parti?

Il n’est un secret pour personne, que le FFS avait traversé une longue période de turbulence et d’instabilité. Ce conflit interne engendré par le dysfonctionnement de ses instances de l’époque avait lourdement impacté son rendement politique et affecté sa base militante qui fut ébranlée par la brutalité de la crise. Heureusement que le sens de responsabilité et l’amour du parti et de la patrie avaient prévalu et cela s’est traduit par l’organisation en juillet dernier,  d’un congrès national extraordinaire.

Cet événement a, depuis, permis au FFS de retrouver petit à petit sa force et sa sérénité, puisqu’il a surtout réglé définitivement le problème de légitimité de l’instance  dirigeante et a  décliné les objectifs essentiels liés à son mandat. Il s’agit de la réhabilitation du fonctionnement démocratique des instances statutaires et l’engagement à organiser un congrès national ordinaire, rassembleur et unitaire dans d’excellentes conditions.

Ce qui est évident aujourd’hui et comme vous l’avez si bien signalé, il y a un regain de sérénité et de confiance au sein de la base militante. Ce climat interne a  grandement favorisé le redéploiement effectif  du FFS sur le territoire national mais surtout la réhabilitation de son image de marque sur la scène politique nationale, comme citadelle inébranlable pour le combat démocratique dans le pays.

Le FFS entend organiser une convention nationale pour un consensus à même de sortir le pays de la crise. Comment peut-il convaincre les acteurs politiques à y adhérer sachant qu’il a un projet similaire qui remonte à 2013, mais qui n’a pas eu de suite sur le terrain ?

Le pays a lourdement et chèrement payé le refus des pouvoirs successifs à se greffer dans un processus politique pour sauver notre nation d’une dislocation. Le FFS a toujours été une matrice féconde de propositions de sortie de crise et un vrai catalyseur, grâce à sa crédibilité, pour la création d’une effervescence positive de concertation et de consultation entre les acteurs de la classe politique et sociale, sans complexe et sans exclusion. Aujourd’hui encore, le FFS ne compte pas baisser les bras pour l’amorce d’un dialogue national, inclusif et responsable afin d’aboutir à un compromis politique global et historique.

Les expériences du passé nous ont plutôt appris que les contraintes dressées contre la réussite de nos démarches politiques, sont faites justement,  pour renforcer le statu quo  et empêcher ainsi le  peuple algérien d’accéder à son émancipation politique, sociale et économique.

Nous ferons en sorte que la convention nationale que nous sommes en train de préparer, devienne un socle politique pour un dialogue national et sérieux.

L’opposition n’arrive toujours pas à accorder ses violons, notamment entre démocrates et islamistes. Le rapport de force pour arriver au changement et pousser le pouvoir à céder, n’est pas une mince affaire …

Il faudra rappeler que la classe politique d’obédience démocratique, évolue dans un environnement politique hostile et miné. L’absence d’une véritable vie politique normale régie par des règles éthiques, claires et démocratiques, incombe exclusivement au régime algérien.

C’est dans cet esprit, que nous avions toujours revendiqué comme préalables au dénouement de la crise politique nationale,  en plus de la libération des détenus politiques et d’opinion, l’ouverture des champs politique et médiatique, la levée de toutes les entraves policières, juridiques et administratives à l’exercice politique, syndical et associatif dans notre propre pays.

Dans un tel climat, apaisé et libéré, la classe politique nationale et l’ensemble du peuple algérien pourront s’engager dans une ambiance démocratique, libre et transparente qui aboutirait à l’élection de nouvelles institutions et de nouveaux responsables légitimes. Cela s’appelle un processus constituant, souverain.

A.M. 

 

 

 

 

Continuer La Lecture
Cliquez pour commenter

Laisser une Réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Actualité

Denis Martinez : Il était une fois Aouchem C’est en pensant à Tahar Djaout et Youcef Sebti, qui étaient ses amis, que je me suis intéressé à l’artiste plasticien Denis Martinez, ancien professeur à l’école des Beaux-arts d’Alger.

Publié

sur

Et puis, en lisant sa notice biographique, j’apprends qu’il est né en 1941 à Mostaganem, lieu de naissance d’un autre grand peintre, à savoir Mohamed Khadda, qui a représenté dans ses gravures et ses aquarelles, les troncs et les racines des oliviers des Ouadhias. Quelle coïncidence. Mais pas que, puisque Mostaganem, tout comme Ghazaouet a vu naitre d’autres grands artistes, de la scène cette fois entre autres Ould Abderrahmane Kaki et Abdelkader Alloula (né à Ghazaouet). Ces villes de l’Ouest sont des villes de culture et d’histoire.

Ce qui caractérise Denis Martinez, c’est, en plus de son œuvre picturale qui est magnifique, le fait qu’il a fait partie, au lendemain de l’indépendance, de ceux qu’on peut considérer comme les agitateurs culturels, comme il se rencontre de nos jours des influenceurs et des agitateurs sur les réseaux sociaux : les facebookeurs, les instragameurs, les tiktokeurs, les twiteurs, dont le rôle est prépondérants sur les phénomènes sociaux de mode , de tendances vestimentaires ou autres, et même la façon de penser des nouvelles générations.

Ce groupe dont a fait partie le jeune artiste plasticien Denis Martinez, avec ses amis Choukri Mesli et Mustapha Adnan, s’appelait le groupe Aouchem. Et ce qu’il y a lieu de signaler, c’est que ce groupe avait rédigé un manifeste. Donc, à la base, il y avait une pensée, des idées, un projet culturel, dans lequel on se donnait des racines et on se fixait des objectifs. C’est très sérieux, parce que ça fait penser aussi bien aux Amis du Manifeste de Ferhat Abbas, qu’au Manifeste des surréalistes d’André Breton. Non pas qu’Aouchem se rattachait sur le plan politique à Ferhat Abbas, ni qu’ils s’affiliaient à la doctrine surréaliste, mais je parle ici de la démarche… Je veux dire, qu’au lendemain de l’indépendance, en plein bouillonnement culturel et d’autres questionnements sur le modèle de société à bâtir, il y eut un groupe de jeunes artistes plasticiens algériens qui prenaient la peine et le temps de se structurer, de penser leur mouvement, de réfléchir au sens à donner à leur travail de création, au sein de la jeune société. Dans le même temps, des écrivains algériens créaient  l’Union des écrivains algériens, avec des auteurs comme Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Assia Djebbar, Moufdi Zakaria, Malek Haddad…

Aouchem veut dire Tatouage. Il fait référence aux motifs géométriques pratiqués à la surface du corps et dans lesquels on introduit des matières colorantes. Denis Martinez, pour sa part, va encore plus loin, puisqu’il élargit l’éventail aussi bien à l’art pariétal du Tassili, au talisman, au totem, aux masques africains, aux caractères du Tifinagh, aux arabesques, à la calligraphie arabe… Ainsi, on apprend que chez Denis Martinez, «Des totems, talismans, figurines et masques ont longtemps balisé des parcours fléchés comme autant de cheminements initiatiques, puisant dans l’héritage de l’Antiquité africaine et de l’artisanat maghrébin les motifs d’un langage esthétique».

Sous la pression des événements tragiques de la décennie quatre-vingt-dix, Denis Martinez s‘était établi à Marseille, au Sud de la France,  mais au début des années 2000, il est revenu en Algérie, pour se ressourcer à l’air vivifiant de sa terre natale, s’inspirant des signes ancestraux pour irriguer de leur sève et de leur énergie ce qui permettait de bâtir un langage esthétique nouveau. D’où l’exposition et le spectacle organisés récemment dans l’enceinte de la villa Abdelatif,  et intitulé «Actes de vie», ainsi que «Tretoir m’kessar».

Poète lui-même, Denis Martinez a aussi illustré les plaquettes de Jean Sénac, Tahar Djaout, Hamid Tibouchi, Djamel Amrani, Youcef  Sebti. Il est donc au carrefour d’une poly créativité féconde, allant de la palette du peintre aux planches des dramaturges, bâtissant une esthétique plurielle dans ce qu’elle a de beau, de généreux, de profondément africain  et maghrébin.

Ahmed B.

Continuer La Lecture

Entretien

Entretien avec Nadjib Ferhat : L’homme qui chuchote à l’oreille des fossiles Notre histoire a été écrite par les autres… Il était temps que des historiens et chercheurs algériens dépoussièrent les archives pour restituer la vérité sur notre passé, notre identité et notre personnalité. Avec Nadjib Ferhat, nous faisons une virée dans la préhistoire.

Publié

sur

Question : On dit que l’Afrique est considérée comme le berceau de l’humanité.

Réponse : Bien sûr, l’Afrique est incontestablement le berceau de l’humanité. Les plus anciens fossiles d’australopithèques sont connus sur le sol africain. On peut citer Lucy, un australopithèque daté de 3,2 millions d’années, ou bien l’homme de Toumaye, autour de quatre millions d’années. A partir de là, l’expansion humaine s’est faite dans plusieurs directions.

Question : Les recherches ont montré que la présence humaine est attestée depuis des millénaires dans la région du Maghreb. Y a-t-il une continuité de peuplement dans cette région du monde ?

Réponse : Bien sûr. Les travaux menés depuis les années cinquante par les préhistoriens ont été confirmés ces dernières années par la reprise et la continuité des fouilles sur les sites mêmes de An Ahnech et Ain Boucherit. Ce sont en fait un seul et même paléo lac autour duquel ont vécu des hommes il y a deux millions et quatre cent mille ans. C’est la plus ancienne date obtenue sur des ossements d’animaux (hippopotames, éléphants, ancêtres des chevaux, etc…) qu’on a connus au Maghreb. Depuis, le peuplement du Maghreb tout comme celui du Sahara fut un continuum ininterrompu jusqu’à nos jours.

Question : Vous avez employé, au cours d’une intervention, l’expression de capitale numido-romaine en parlant de Cirta, comme d’autres ont utilisé l’expression gallo-romaine… Quel fut l’apport des Numides à la civilisation romaine ?

Réponse : Vous savez, l’histoire est contée toujours avec certaines idées qu’on veut inculquer à l’apprenant. Je m’explique. L’histoire comme elle nous a été apprise dans notre jeunesse par les instituteurs du moment fait état de la civilisation grecque, et de la civilisation romaine, deux faits culturels majeurs qui ont imprégné le peuple autochtone du Maghreb. Ces mêmes livres d’histoire parlent d’arts musulmans, au lieu de culture musulmane, comme si l’arrivée des musulmans n’a pas apporté une véritable culture civiisationnelle avec elle. Les livres d’histoire en France parlent de culture grecque, mais à l’arrivée des Romains, on retrouve la notion de culture gallo-romaine, voulant ainsi dire à leurs apprenants que quand les Romains sont arrivés, ils avaient trouvé une culture gauloise qui était déjà présente. Nous partons du fait que les Romains n’ont pas colonisé le Maghreb en voulant s’y installer mais ont plutôt adopté une politique de romanisation des locaux. Ainsi donc, on peut dire que  ce ne sont pas les Romains qui ont bâti toutes les villes antiques ou laissé des vestiges de cette époque à travers le territoire, mais ce sont plutôt nos ancêtres numides qui les ont bâtis. C’est la raison pour laquelle il est judicieux de parler de culture numido-romaine de ces vestiges et non pas de culture romaine, afin de ne pas omettre l’apport des Numides.

Question : Certains ont une vision stratifiée de l’histoire du Maghreb, opposant les périodes les unes contre les autres… En quoi cette vision est-elle erronée ?

Réponse : L’histoire du peuplement du Maghreb est sans aucun doute un continuum depuis l’homo habilis représenté par l’homme de Ain Ahnech (Ain Boucherit) il y a 2,4 millions d’années à nos jours. Toutes les cultures et les civilisations qui sont venues par la suite se sont ajoutées à une souche préalablement présente. Ces arrivées multiples à travers l’histoire ont parfois été belliqueuses et d’autres fois amicales. En revanche, elles se sont toutes fondues avec les locaux, leurs descendants devenant eux-mêmes des locaux. Toute cette dialectique que l’histoire nous relate a un impact sur la spécificité de l’Algérien, tel qu’on le connait de nos jours. Ce n’est qu’en reconnaissant et en assumant toute son Histoire avec ses hauts et ses bas que l’Algérien pourra être fier de son passé, assurant son présent dans le concert des Nations et pouvant sereinement construire son avenir en toute confiance.

Question : Les amateurs d’archéologie et de préhistoire regrettent l’absence d’une revue de vulgarisation spécialisée. Le financement d’une telle revue est-il si difficile ?

Réponse : Vous savez, pour une revue, ce n’est pas la création qui est difficile. Je vais parler d’un exemple quasi personnel. J’ai collaboré il y a quelques années à une revue qui s’appelait Assekrem, du nom de l’un des plateaux du Hoggar. Cette revue se voulait une revue destinée au milieu estudiantin, mettant à sa disposition des articles traitant de diverses sciences mais dans un langage simplifié. Le problème de cette revue n’était point celui de trouver des auteurs d’articles. Toute personne à qui on s’adressait était contente de proposer un papier sans demander une contrepartie. Mais le problème était celui de son financement. Après une longue période de déficit, on a mis la clef sous la porte. En outre, il a existé une revue de haut standing scientifique et culturelle qui s’appelait Libyca, qui par un laisser-aller incompréhensible de la part du ministère de la culture, a fini par disparaitre. Actuellement, il y a une seule revue qui traite du patrimoine archéologique à l’échelle nationale, c’est une revue du mouvement associatif qui s’appelle Ikosim. Pour qu’une revue puisse exister et vivre, il y a lieu de mettre en place une véritable politique et une volonté de faire connaitre son patrimoine à la société, et bien entendu, cela doit être accompagné d’un soutien financier conséquent.

Question : Les gravures rupestres sont un atout touristique indéniable. Dans le même temps, on signale des dégradations. Quelles sont les mesures à prendre pour concilier le tourisme et la protection des sites ?

Réponse : Bien sûr, les gravures sont un atout touristique incontestable. Mais la mise en tourisme de tout le patrimoine fait partie d’une volonté politique. Cependant, la protection du patrimoine n’est pas seulement l’affaire de l’Etat et de ses structures, mais l’affaire de tous. Pour que le patrimoine culturel, archéologique notamment, soit admis et reconnu par tout un chacun, il est de première nécessité d’une part que les gens soient imprégnés de son importance, depuis la cellule familiale en passant par l’école jusqu’à la vie active. Et d’autre part, il faut que ce patrimoine ne soit plus considéré par les gestionnaires comme un handicap au développement socio-économique de leur région. Mais plutôt comme une valeur ajoutée à leur programme. Néanmoins, pour que ce patrimoine soit préservé, il faut que les populations qui vivent à proximité puissent y voir une source d’apport financier et qu’ils en vivent. Ce n’est que par le truchement et un mélange de tous ces ingrédients que le patrimoine archéologique sera reconnu et sauvegardé. Et c’est ainsi qu’il intégrera le développement socio-économique des territoires et des populations.

Ahmed B.

Continuer La Lecture

Actualité

Entretien avec Nadjib Ferhat : L’homme qui chuchote à l’oreille des fossiles Notre histoire a été écrite par les autres… Il était temps que des historiens et chercheurs algériens dépoussièrent les archives pour restituer la vérité sur notre passé, notre identité et notre personnalité. Avec Nadjib Mahfoud, nous faisons une virée dans la préhistoire.

Publié

sur

  Crésus : Avec vous, on entre de plain-pied dans les temps reculés de la préhistoire, à savoir le quaternaire. Que représente pour vous cette période géologique ?

Nadjib Ferhat : C’est une période qui représente pour moi, l’émergence de l’humanité. En effet, chacune des périodes géologiques connues, comme le primaire, le secondaire, le tertiaire et le quaternaire se distingue par l’apparition ou la disparition d’un fossile. Le quaternaire se distingue du tertiaire par l’apparition du fossile homme. C’est ce qui nous amène tout de suite à considérer le quaternaire comme étant la période où apparait l’homme, et l’étude du quaternaire implique directement l’étude de cet homme en tant que fossile géologique mais aussi comme producteur de culture. D’où la définition de la préhistoire : c’est l’étude de cet homme et de ses productions culturelles, depuis son apparition jusqu’à l’invention des écritures. Là où commence l’histoire.

Vous avez entre autres, travaillé sur les industries préhistoriques de la paléo vallée de Timimoune dans leur contexte stratigraphique. Peut-on résumer les résultats de ces recherches ?

C’est une recherche que j’ai menée fin des années 70, début des années 80, où j’ai eu le bonheur et la chance d’étudier la mise en place de la sebkha de Timimoune et la mise en place du grand Erg occidental en suivant l’évolution des installations humaines préhistoriques dans la région. Cela a permis de situer la disposition actuelle de la vallée de Timimoune en tant que sebkha depuis l’obstruction des eaux qui lui parvenaient de l’Atlas saharien par l’installation de l’actuelle Erg occidental. Cette disposition date de la civilisation atérienne, à savoir depuis quarante mille ans.

Vous avez également dirigé des fouilles archéologiques dans des sites des régions de Boussaâda et du Tassili Ajjer. Existe-t-il des ressemblances entre les deux sites ?

Le travail exécuté à Boussaâda en 76-77 a permis la confirmation de travaux antérieurs mettant en évidence une phase climatique aride située autour de treize mille ans, qui a eu pour conséquence l’obstruction et le remblaiement par des amas sableux de toute l’écluse (ouverture) du piémont sud de l’Atlas saharien. Ces travaux ont permis de démontrer une diminution des nappes d’eau et un déplacement des limites bioclimatiques dans cette région. Une culture préhistorique a été mise en évidence au sommet de ces remblaiements, celle d’une population ibéro-maurassienne qui occupait les lieux à ce moment-là (13 000 ans).  Par contre le travail sur le Tassili était beaucoup plus complexe, s’étalant sur de nombreuses années. Tout d’abord, il y eut une participation aux travaux de fouille du site de Tin Hanakaten, au sud du Tassili. Puis il y eut un second axe : pour une mise au point chrono-stratigraphique de l’art rupestre saharien par la conjonction d’une étude paléogéographique et géomorphologique en relation avec un art gravé dans l’oued Tidunadj (Tassili toujours). Cette étude menée en collaboration avec deux autres collègues a permis de démontrer que l’art rupestre saharien est paléolithique et non plus uniquement néolithique, comme beaucoup le croyaient jusqu’à une date récente. Maintenant, il est confirmé que l’art rupestre du centre du Sahara date au moins de l’aride pré-ocène, une période qui s’étale entre vingt et onze mille ans. En troisième lieu, j’ai eu la chance de diriger une fouille préhistorique sur une nécropole animale que nous avons datée du sixième millénaire. Cette nécropole s’étale sur 80 ha dans l’oued Maukhan (Tassili). Les travaux nous ont permis de mettre en évidence un rituel autour du bœuf que pratiquaient les hommes préhistoriques. Ces pratiques cultuelles se résumaient en la mise en terre dans des fosses de 80 cm à 1 m de diamètre sur 1,20 m de profondeur, différentes parties du jeune bœuf sacrifié en mettant la partie postérieure à la base, le reste de l’animal par-dessus avec quelque fois le crâne fiché au milieu de l’inhumation. (Le museau vers le bas). Tout comme nous avons mis en évidence que ces animaux étaient mis dans des sacs avant leur enterrement. Des traces de raclage de la chair sur des os nous permettent de croire que toute la chair était enlevée et que certains os étaient même calcinés, accompagnés de poterie et d’autres vestiges dans l’inhumation.

Dans les temps les plus reculés, le Sahara peut-il être considéré comme une mer intérieure ou plutôt comme un grand lac ? Quelles furent les conséquences de son assèchement sur l’évolution de l’homme ?

Depuis l’apparition de l’homme, le Sahara est dans l’état actuel, avec cependant des nuances, de déplacement des limites bioclimatiques, qui ont permis au Sahara, par moment de gagner en humidité, devenir un peu plus clément pour l’habitat (hommes, animaux, végétation), donnant des paysages certes un peu plus vert mais limités dans l’espace. Par d’autres moments, d’intenses périodes arides et sèches ont affecté le milieu saharien. C’est cette aridité qui a été le facteur le plus imposant et le plus déterminant dans l’évolution climatique du Sahara. L’actuelle aridité est présente depuis au moins les deux derniers millénaires.

(Suite de l’entretien dans l’édition de demain)

Ahmed. B

Continuer La Lecture
Annonce

Trending