Al Mou’alakat, l’autre littérature des lumières

Par Rachid Ezziane

Et dire qu’à une certaine époque ─  pourtant au moment où les peuples d’Europe ne savaient faire que la guerre, et où le plus érudit ne savait que difficilement lire un simple texte ─, les arabes, ce peuple de nomade, qui vivait dans la désolation des terres incultes, voir désertiques, avaient inventé la compétition du verbe et de la poésie.  Alors que la guerre faisait rage entre les byzantins et les perses en ces quatrième et cinquième siècles préislamiques pour qui aura la suprématie sur tout le Moyen-Orient de l’époque qui s’étalait du Yémen à l’Irak, en passant par la péninsule arabique, les bédouins arabes, chevaliers avant l’heures de la chevalerie occidentale, se charmaient les uns les autres par des vers de poésie.

Pour une plus grande concurrence du verbe et de la poésie, ils inventèrent un accessit ou récompense aux meilleurs poètes. Le poème qui aura le satisfecit du plus grand nombre de poètes sera fixé et suspendu à la Kaaba pour qu’il soit lu par tous les habitants de la Mecque et ses hôtes de passage. Les poètes arabes de cette époque appelèrent ces poèmes « El-mou’alakat » ou les « suspendus ». Et pourtant c’était au temps de la « djahilia ». Mais à dire vrai, cet engouement à la belle parole et la poésie, avait déjà ses fondements dans la culture arabe d’avant l’avènement de l’Islam. Aux environs de l’an 400, les mecquois instituèrent une assemblée qu’ils ont appelée « Dar Enadwa » [la maison de la conférence]  pour discuter de tout ce qui avait trait à leurs affaires. De la plus simple, comme la circoncision des enfants, au commerce, ou les déclarations de guerres. Et n’étaient admis dans ce club de discussion que les hommes âgés de plus de trente ans. Et c’est dans cette assemblée qu’ils proclamèrent l’un des pactes les plus civilisés de l’histoire du monde et dont avait participé le prophète (qlssl) avant la révélation. Ce pacte appelé « Hilf el-foudhoul » ou pacte des « vertueux » avait pour objet de soutenir les causes justes, la promotion de l’équité et la protection de tout opprimé où qu’il soit et d’où qu’il vienne.

Pour ce qui est des « moualakat », les poèmes suspendus à la Kaaba, ils avaient tellement pris une certaine célébrité dans la région de l’Arabie, du Yémen à Damas, on ne trouva pas mieux que de broder en lettres d’or les poèmes les plus appréciés. On les pendait à l’intérieur et à l’extérieur de la Kaaba pour faire office de colliers de parure, car tels sont considérés ces poèmes comme les colliers autour des cous des plus belles femmes.

Mais seulement cinq poètes, sept ou dix disent quelques exégètes, ont eu le privilège d’être honorés avec leurs poèmes « suspendus ».

Ainsi a été la poésie des Moualakat, l’autre littérature des lumières qui a devancé celle de l’occident de mille ans. Mais ce fut un temps… si lointain déjà, si oublié que personne ne s’en soucie aujourd’hui. Certes, le monde change, et a changé, mais ne peut prétendre être homme du monde qui ne sait pas savourer une ballade versifiée au soir d’une journée de printemps, ou au lever d’un matin calme, ou simplement en souvenir d’un doux chagrin d’amour…

                                                                                                           R.E

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