Ce n’est pas encore la fin du franc CFA

Ce n’est pas encore la fin du franc CFA

La monnaie unique à nouveau reportée

Par Meriem Chibane

Grande déception pour les pays de la région de l’Afrique de l’Ouest. Le projet de monnaie unique est à nouveau reporté et c’est pour une date non encore connue. Une chose est sûre, ce ne sera pas pour cette année 2020. L’annonce officielle de ce report a été faite lundi dernier lors du sommet des chefs d’Etat de la région à Niamey. Un nouveau report, depuis maintenant plus de 30 ans, puisque l’idée de cette monnaie commune remonte à 1983, qui révèle des divergences et des enjeux multiples autour de la question. Des différends difficiles à transcender. Mais pas seulement, puisque cette fois-ci, c’est la crise sanitaire qui est à l’origine de beaucoup de blocages. Le virus est ravageur pour toute l’économie mondiale et, bien évidemment, l’économie africaine. Pour les spécialistes, l’adoption de ce projet de monnaie unique, à l’heure actuelle, est trop compliqué, trop risqué. Le mot récession fait peur à tous et fait craindre les pires des scénarii. «On va donc tirer un trait sur 2020. La priorité des pays de la zone étant d’abord de relancer leurs économies meurtries par la pandémie», affirment des politiques et des économistes africains. Les chefs d’Etat africains qui ont acté cette décision de report ont évoqué, lors de cette rencontre de lundi dernier, l’élaboration d’une «nouvelle feuille de route» sans toutefois fixer des délais. A noter que si aucune indication n’est donnée pour la mise en place de cette future monnaie, il n’en demeure pas moins que la Cedeao exempte ses membres du respect des critères de convergence macroéconomique en 2020. De report en report, ce projet de monnaie commune risque d’être relégué aux oubliettes. Et la crise sanitaire qui, frappe toute la terre et pas seulement l’Afrique, n’est pas la seule à pointer du doigt. Les querelles au sein de la communauté africaine sont réelles. Ajouté à cela le fait que la France fait tout pour saborder la matérialisation d’un tel concept. Ces payas qui forment la WAMZ, la zone monétaire ouest-africaine, estiment que la décision de changer le franc CFA en éco «n’est pas conforme au programme de monnaie unique adoptée par la Cédéao ». L’organisation a son propre projet, antérieur aux dernières annonces, et pour la WAMZ, les décisions prises par la Cédéao sont prioritaires. Les six pays qui n’appartiennent pas à la zone franc ne sont pas contents de voir le CFA rebaptisé éco. Le changement de nom, aussi banal paraisse-t-il, constitue un réel frein pour aller de l’avant dans la réalisation de ce projet. Pour cause, le « éco»» est le nom choisi en novembre 2018 par l’organisation ouest-africaine pour sa future monnaie commune. Une décision confirmée en juin 2019. Une marque déposée en quelque sorte. Et puis la monnaie de la Cédéao et le futur éco zone CFA seront bien différents. Cela provoque une bataille de leadership. La première aura une parité flexible, dépendra d’une banque centrale fédérale et sera liée à un panier de devises. Le second aura un taux de change fixe avec l’euro et sera géré par la BCEAO qui gère déjà le CFA en Afrique de l’Ouest. Or, rappellent les pays anglophones et la Guinée dans leur déclaration, les décisions de la Cédéao sont antérieures au projet de réforme du CFA et elles engagent les huit pays de la zone franc. En arrière-plan se profile donc une bataille de leadership. Le mouvement engagé par la zone franc inquiète ceux qui ne veulent pas se retrouver en situation de devoir suivre le tempo et les conditions imposées par la zone franche. Le Nigeria et les pays anglophones se méfient par ailleurs d’une influence française réelle ou fantasmée persistante sur l’avenir monétaire de l’Afrique de l’Ouest.

D’autres considèrent que la fin du franc CFA ne va rien changer au quotidien des africains. «C’est une étape dans la bonne direction parce que cela clarifie le débat. Les Français ne sont plus dans les organes de gouvernance. Nous choisissons une parité fixe arrimée sur l’euro, et demandons spécifiquement à la France de garantir cette parité», explique Abdourahmane Sarr, économiste sénégalais, président du Centre de financement du développement économique local (Cefdel). Pour lui, la fin du franc CFA est d’abord un moyen de dépassionner le débat autour de la monnaie unique arrimée à l’euro. «La discussion maintenant va changer. Ce sera: est-ce que cet arrimage et cette garantie sont quelque chose de bien ou pas pour l’économie? À ce moment-là, les économistes pourront débattre sans que le débat ne soit pollué par des questions qui dans le fond ne sont pas très importantes», analyse-t-il. L’économiste sénégalais affirme que la fin du franc CFA ne va rien changer au quotidien «à part le fait que la perception d’ingérence de représentants de la France dans les organes de gouvernance ne sera plus là. Mais dans le fond, rien n’a changé».

M. C.

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