Concussion entre les ex-ministres de la solidarité et «leurs» associations

Concussion entre les ex-ministres de la solidarité et «leurs» associations

Ould Abbes et Barkat face au juge

C’est via des associations que les deux ex-ministres de la Solidarité nationale ont fait sortir des centaines de milliards des comptes du ministère sous couvert de conventions.

Amine Ghouta

Pas moins de 900 milliards de centimes ont été dilapidés au ministère de la solidarité, selon l’estimation de la partie civile. Le budget de ce ministère était transféré dans les comptes d’associations dont le lien avec les deux premiers responsables du secteur, Djamel Ould Abbes et Saïd Barkat, a été prouvé. Et ce sont ces associations qui ont été chargées de chapeauter de grandes opérations de solidarité de l’Etat sans contrôle ni traçabilité des dépenses ni documents de comptabilité ! C’est en résumé ce qui a été démontré tout au long du procès qui s’est ouvert en fin de semaine au tribunal de Sidi M’hamed. Dans ce dossier où comparaissent 14 autres prévenus aux côtés des deux ex ministres dont notamment des cadres du ministère de la solidarité et des responsables des associations, la dilapidation, le détournement et l’établissement de conventions contraires à la loi sont les principales charges retenues. A la barre, Saïd Barkat, le premier à se présenter pour être entendu, a rejeté toutes les accusations affirmant avoir «la conscience tranquille» car ayant «géré de manière intègre et honnête». Barkat, le successeur de Ould Abbes, explique qu’à son arrivée à la Solidarité, il a suivi le procédé existant déjà à savoir l’octroi de toutes les opérations de solidarité aux associations dans le respect d’un arrêté interministériel datant de 2009. Il dira cependant qu’il avait jugé « inconcevable de travailler avec les mêmes associations choisies par son prédécesseur ».

L’ONEA, Barkat et les bus scolaires

Le choix de Barkat va se porter sur l’Organisation nationale des étudiants algériens (ONEA), étant une association bien structurée, comme il l’expliquera tentant de convaincre le tribunal qu’il n y avait aucune concussion dans ce choix. Mais, ce n’était pas chose gagnée puisque très vite, le juge va lui faire remarquer que son chef du protocole, Hamza Chérif, était le président de l’ONEA. Le magistrat va insister sur le fait qu’une association estudiantine n’avait ni la vocation ni la compétence pour «acheter des bus» pour toutes les wilayas du pays, encore moins «les chaises roulantes, les ambulances ou à s’occuper du panier du Ramadhan». L’ex-ministre ne trouvant pas de justification se suffira de lancer «pourquoi pas !».  L’ONEA qui a bénéficié d’au moins 70 milliards de centimes de la part du ministère de la Solidarité va acquérir plus de 1600 bus scolaires en recourant à la consultation interne. Aucun appel d’offres n’a été fait, ni de cahier de charges établi. Si le choix et le paiement de l’opérateur se faisaient au niveau de l’association, la réception des bus, elle, était faite par les différentes directions de l’action sociale sans contrôle de la marchandise réceptionnée. Le rôle du ministère se limitait à payer les factures sur la base d’une correspondance de l’association ! Le même procédé a été suivi dans au moins une dizaine de conventions. Le procureur en prenant la parole va dévoiler à l’assistance que « sur les 1600 bus acquis sur papiers, la trace de centaines d’entre eux n’a pas été retrouvée sur le terrain. En plaisantant, le juge va lancer à Barkat «qui a pris la fuite avec les bus ?». Concernant l ’absence d’archives relatives aux conventions signées entre l’ONEA et la tutelle, Barkat va l’expliquer par «l’urgence» qu’il y avait à prendre en charge les doléances des familles nécessiteuses insistant sur le fait qu’il «fallait maintenir la paix sociale». Et le juge ne manquera alors pas de demander à Barkat la raison qui l’a amené à distribuer plus d’une centaine de micro-ordinateurs (une quantité restante d’une opération menée par Ould Abbès)  aux cadres du ministère sans aucune traçabilité. «Où est l’urgence ? Pourquoi les cadres et pas les simples employés qui ne touchaient que 9000 DA ? Comment confirmer qu’ils sont bien arrivés à bonne destination », a demandé le juge.  Les mêmes reproches ont été faits à Djamel Ould Abbes, dès l’entame de son audition. Mais pour ce dernier, il y avait encore beaucoup plus de faits «troublants». En effet, l’ex-ministre de la Solidarité avait signé presque la totalité des conventions avec uniquement les associations dont il était le président.

Ould Abbes et les 5 millions de dollars du Koweït

 Il s’agit notamment de Paix et Solidarité, Horizon 2000, l’Union médicale algérienne (UMA) et Panasc (panafricaine des secours et catastrophes). Toutes ces associations ont bénéficié de milliards de centimes d’aides pour mener les opérations dont était sensé se charger le ministère de la solidarité. Et parmi ses opérations, certaines n’avaient rien à avoir avec la vocation du ministère comme celle portant sur la sensibilisation pour le 4ème mandat de l’ex-président Bouteflika. Mais, il n’y avait pas que cela. Il a été dévoilé que l’UMA a reçu plus de 22 milliards de centimes de la part du ministère qui n’ont fait que transiter par son compte avant d’être retiré par le trésorier, aujourd’hui décédé, et cela même après sa démission de son poste. Pour justifier ce fait, Ould Abbès va rappeler qu’il avait déposé plainte contre ledit trésorier mais le juge va lui rappeler les procès-verbaux où un autre prévenu avait soutenu que pas moins de 64 milliards de centimes qui se trouvaient dans les comptes de l’UMA avaient été destinés à la campagne électorale de l’ex-président de la République. Le magistrat va également rappeler à Ould Abbes les 57 bus achetés après les inondations de Ghardaïa et dont seuls 22 sont arrivés à destination. Il lui citera également les 1200 micro-ordinateurs destinés initialement aux lauréats du baccalauréat mais dont beaucoup ont été retrouvés ailleurs dans des ambassades ou encore deux octroyés à Rougab, le chef du protocole de l’ex-président Bouteflika. Le comble sera d’apprendre que le don koweïtien de 5 millions de dollars a été placé dans les comptes de l’UMA et qu’il a généré des bénéfices pour l’association sensée être à but non lucratif ! Le tribunal a ensuite appelé à la barre tous les autres prévenus qui ont tenté de se disculper mais n’ont pas réussi à convaincre. Plusieurs témoins, des chauffeurs et agents de sécurité ont affirmé avoir été chargé de retirer des sommes importantes du compte du ministère pour le financement de la campagne électorale. Le représentant du Trésor public plaidera demain matin avant de céder la place au procureur de la République pour le réquisitoire.

A.G.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.