De celui qui mourut sans avoir vécu

Par Rachid Ezziane

«Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même.»  

                                                   Jean Jacques Rousseau

Comme une ombre qui rase les murs a été sa vie de tous les jours. Comme un silence qu’on retient de peur que la lumière ne le divulgue au grand jour. Comme une bouteille à la mer, sans but ni port d’attache. Comme une chimère. Comme un fantasme. Comme une illusion. Comme une imagination. Comme un songe. Comme une vision. Comme une utopie. Comme un mirage. Comme un néant…

Et puis… comme une feuille d’automne, jaunie et prête à tomber de sa branche est devenu, aujourd’hui, son reste de vie. Combien lui reste-t-il ? Pas autant que son passé. Pas autant que dure l’âge d’un enfant. Ou l’éclipse d’un soleil. Ou d’une lune. Mais il lui reste assez à vivre pour dire ce qu’il a à dire, dit-il. Mais il y a dire et dire. Faut-il, d’abord, qu’il y ait quelqu’un qui écoute, dit-il. Qui comprenne avant de juger. Sans compassion ni pitié.

Mais il dit que ce n’est pas à cause de la vie. C’est des hommes dont il se plaint. De ceux qui te donnent pour te prendre tout. De ceux qui te sourient pour te faire pleurer. Qui disent qu’ils sont des amis et agissent en ennemis. Qui, dès qu’une lumière brille en toi, accourent pour l’éteindre par quelques vilénies. Par quelques envies. Il dit qu’il a beaucoup souffert des plus proches. Car plus il leur en donnait, plus ils en demandaient. Ils lui ont, dit-il, confisqué jusqu’à son dernier sentiment de fraternité. Et même jusqu’à sa dernière pincée d’empathie. Et puis…il y a les autres, ceux qui… regardez autour de vous et vous comprendrez, de qui parle-t-il. Il dit que tantôt il est pourchassé par les accusateurs de « faciès » ; tantôt, cela depuis des siècles à nos jours, il fuit la haine de la couleur de sa peau, des fois à cause de sa langue ou sa religion, des fois à cause de sa façon d’être, aussi à cause de son handicap, ou pour un simple regard. Pour une insignifiante différence… la majeur partie du temps.

Depuis toujours, il n’avait pas arrêté de dire qu’il était né là où il est né sans avoir choisi ni le lieu ni les parents, ni même sa langue ou sa religion. Il avait beau leur faire comprendre, que son seul tourment c’est de rechercher une vie descente, respectée et respectable. Qu’il portait son identité dans son cœur et les hommes en amitié. Qu’il était né et fait pour vivre, une vie d’homme libre, mais qu’il meurt, aujourd’hui, sans avoir vécu, dans l’anonymat, enchaîné de préjugés et de jugements ─ à non plus finir…

L’homme dont je parle a vécu vieux sans avoir vécu. A connu les affres de la vie sans n’avoir jamais commis de méfaits. A tout fait pour vivre en harmonie avec lui-même et les autres, mais ni son ego ni les autres ne l’ont compris. Alors, abandonnant tout, il se laissa vieillir sans rien attendre, ni de lui-même ni des autres. Et à la fin, mourut sans avoir vécu…

R.E

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