Harragas

Harragas

Autopsie d’une hémorragie

Par Selma Djebbar

Le phénomène de la Harga est malheureusement devenu monnaie courante parmi les populations africaines. Véritable fléau sociétal, les récits de jeunes et de moins jeunes défiant la mort à bord de galères de fortune ne manquent pas de nourrir la culture populaire. Qu’en pensent les algériens ?

Les images d’un enfant de neuf ans décédé avec sa mère au large de la Méditerranée, dans l’espoir d’atteindre la péninsule ibérique, ont secoué les réseaux sociaux. C’est la deuxième fois en deux mois que des enfants trouvent la mort avec leurs mères dans l’espoir de quitter le pays pour un avenir meilleur.

Le phénomène de la Harga s’est élargi à des sphères qui traditionnellement ne prennent pas le risque de traverser la mer pour embarquer vers l’inconnu. Et pourtant, il s’agit bien de femmes mues par la volonté de s’en sortir, de tout recommencer depuis le début sur de meilleures bases pour offrir un avenir à leurs enfants.

Le désespoir au cœur de la Harga

Parmi les nombreux intervenants qui ont accepté de témoigner, le dénominateur commun reste le désespoir.

« Pour moi et mon avis n’engage que moi, la harga est boostée par l’inconscience des jeunes qui font cette expérience et qui ignorent les difficultés qui peuvent les attendre de l’autre côté. La majorité d’entre eux a une vision utopique de l’Occident et de l’Europe en particulier. Il y a beaucoup d’aspirants à ce que j’appelle – le rêve européen – S’imaginer qu’une fois de l’autre côté de la Méditerranée, les choses seront plus simples et la vie plus facile. C’est du moins le cas de la majorité des candidats à la Harga avec lesquels j’ai échangé. », nous confie un journaliste qui a beaucoup écrit à ce sujet.

Pour d’autres harragas, il s’agit aussi de gagner un nouveau statut social. Celui qui a pris le risque de mourir pour de la dignité et qui revient au pays quelques années après, muni d’un passeport rouge et de quelques euros échangés au square, qui feront de lui un homme aisé dans son quartier natal où il retrouvera les « mêmes personnes, postées aux mêmes endroits, avec quelques rides en plus. »

En interrogeant une jeune mère de famille sur les récents tragiques événements qui ont entrainé le décès d’un enfant de neuf ans et de sa mère de trente ans, la réaction a été pour le moins fulgurante « Je comprends cette jeune femme. J’ai eu le cœur brisé d’apprendre leur décès, mais si j’avais l’opportunité de partir je le ferai sans hésiter une seule seconde. Je ne prendrai peut-être pas d’embarcation de fortune mais le premier avion qui me dépose en Europe sera le bon. J’ai accepté que mon avenir soit pris en otage, mais je n’accepterai pas de sacrifier mon enfant. »

La fuite pour vivre

Si les deux premiers mois du Hirak ont réussi à colmater l’hémorragie que connaît le pays, force est de constater que très vite les Harragas ont repris le chemin des ports pour espérer pouvoir s’accrocher à un cargo dans des conditions extrêmes et pouvoir enfin fouler, ce qu’ils considèrent, comme le « sol de tous les possibles ».

Le sentiment d’espoir suscité s’est vu assombri par une réalité sociale amère. La crise économique aigue que connaît le pays a renforcé le sentiment que le salut se trouve forcément ailleurs.

C’est le témoignage d’un consultant algérien établi en France depuis quelques années : « A partir du moment où tu te sens étranger chez toi, plus rien ne te retient. Régionalisme, favoritisme, Hogra, mépris, honte… Que de situations qui galvanisent. Dans notre pays, on peut faire le tour de quatre hôpitaux pour une simple injection ! Je le sais, je l’ai vécu avec mon père malade. La Ghorba fi bladi ? – L’exil dans mon propre pays – Je vous le laisse ! »

Une constante qui ressort des différents témoignages est la compréhension de ce geste du Harrag qui n’éprouve pas de pensées suicidaires. En réalité, c’est tout le contraire. Le Harrag traverse pour renaître, pour vivre comme vivent les « autres ».

Un phénomène qui trouve ses racines dans le fonctionnement de la plupart des Etats dits du tiers-monde. Des Etats qui peinent à donner au citoyen ses droits les plus élémentaires, et qui le condamnent à se résigner ou à préparer sa valise pour les plus chanceux. Pour les autres, ils n’emporteront que leurs souvenirs d’une vie à laquelle ils ne veulent plus revenir.

S. Dj.

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