Ida Sawyer : « Human Rights Watch travaille en toute indépendance »

Ida Sawyer : « Human Rights Watch travaille en toute indépendance »

Une vieille polémique mettant en doute l’indépendance des ONG dans leurs missions humanitaires en Afrique resurgit dans l’opinion depuis plusieurs mois. Omniprésentes dans les zones de conflits sur le continent, les ONG sont en effet soupçonnées d’intelligence avec des Puissances occidentales et les multinationales qui spolient les pays africains des richesses de leurs sous-sol. Ida Sawyer, directrice par intérim de la division Crises et conflits et directrice adjointe Afrique de Human Rights Watch, revient avec nous sur toutes ces allégations et répond à nos questions sur le mode de financement de l’organisation de défense des droits humains.

Prince Essonne Mfoulou-Zé

La question du financement des ONG inquiète beaucoup les Africains aujourd’hui. Ils sont de plus en plus nombreux sur le continent à ne plus croire à la sincérité et à l’indépendance des missions humanitaires. Que dites-vous à ce sujet ?

Human Rights Watch est entièrement financé par des donateurs privés, des fondations indépendantes à travers le monde. Nous avons beaucoup de donateurs aux États-Unis d’Amérique, en Europe. Nous commençons à en avoir de plus en plus en Australie, en Asie et nous avons récemment lancé un cercle d’amis en Afrique. Nous ne recevons aucun financement de la part des gouvernements, ce sont des contributions individuelles et privées. Il est important pour nous de garder notre indépendance et notre liberté d’agir dans le sens exclusif de la défense des droits humains. Nos appels pour la levée des fonds sont lancés à l’endroit des citoyens. Ce sont donc, entre autres, des individus comme vous et moi qui jugent utile de soutenir les causes humanitaires, notamment celles liées à la défense des droits des victimes innocentes de violence là où il y a des guerres, des conflits armés et des crises politiques.

Vous parlez de fondations. Celle de Bill Gates essuie une controverse en ce moment avec la question de la recherche sur la régulation de la population mondiale. Figure-t-elle parmi vos donateurs ?

(Petite hésitation). Je ne pense pas. Je peux vérifier cette information avec mes collègues. Mais je ne crois pas que Human Rights Watch reçoive des financements de la fondation de Bill Gates.

Dans le cas où il s’avérait que cette fondation finance Human Rights Watch, cela vous poserait-il un problème ?

Il faut déjà que cela soit le cas pour que je me prononce. Mais, comme je vous l’ai déjà dit : je ne pense pas que Human Rights Watch soit dans cette situation. Si vous le permettez, je reviendrai vers vous quand je me serai assurée de cette éventualité.

Avez-vous les moyens de vous assurer que vos donateurs privés ne sont pas des patrons de multinationales, ou des magnas de la haute finance internationale ayant des intérêts en Afrique ?

Human Rights Watch a une division qui est chargée de la levée de fonds et qui est totalement indépendante de l’ensemble de nos autres programmes à l’exemple de celui dont je fais partie. Nous avons également tout un système de vérification qui s’assure que nous ne recevons pas de financement de provenances qui pourraient compromettre nos valeurs et nos missions. Sont bien évidemment exclus de la liste de nos donateurs les entreprises ou les individus dont la fortune est bâtie grâce à des activités illicites, ou au moyen par exemple de l’exploitation des enfants dans des mines, des chaines de production alimentaire ou vestimentaire, etc… Nous excluons également les firmes pétrolières, ou toutes autres qui soient susceptibles d’avoir un lien avec les sites sur lesquels nous intervenons. Il est dans notre intérêt d’éviter toute forme de conflits d’intérêt. Human Rights Watch doit travailler en toute indépendance.

Vos moyens de vérification sont-ils efficaces à 100% ?

Oui. Enfin, disons que j’espère bien (rire). Mais je puis vous assurer que nous sommes totalement indépendants. Et il n’y a aucun moyen d’influencer notre travail.

Comment sont déployées vos activités à travers le monde ?

Nous sommes présents dans 90 pays au total, avec des enquêteurs résidents et des équipes qui peuvent leur apporter un renfort en cas de besoin. Ces pays sont répartis dans tous les continents. Ce sont généralement des endroits où s’expriment des besoins d’amélioration des conditions de vie des populations, notamment en ce qui concerne les droits humains ; ou alors des sites qui présentent des cas importants de violation des droits humains. Nos effectifs approchent le nombre 500 au total, avec des enquêteurs que nous appelons plutôt des chercheurs et qui sont déployés sur le terrain. À côté de cela, nous avons des personnes qui s’investissent dans les plaidoyers. Beaucoup de ces derniers sont basés au Nations Unies, donc à New-York. D’autres sont affectées auprès de l’Union Européenne, de l’Union Africaine.

Quelles sont les missions de ces derniers ?

Leurs missions sont, entre autres, de pousser ces différentes institutions à adopter des positions fermes dans la défense des droits humains, la condamnation de leurs violations et l’exercice de la justice. Les chercheurs sont déployés sur le terrain pour mener des enquêtes, collecter des données auprès des victimes, des témoins, des gouvernements, des forces de sécurité, des groupes armés, des leaders communautaires, des représentants de la société civile… Tout ceci pour bien documenter les différentes violations et recouper les sources d’information, car, pour nous c’est très important de montrer notre impartialité. Nous avons également des équipes de communication qui se chargent de la publication de nos rapports et de la diffusion des messages que nous émettons envers différents publics à travers nos plateformes numérique et les réseaux sociaux. Il existe aussi des divisions qui sont affectées à des zones particulières. C’est le cas de la division Afrique, la division Asie… Notre travail se fait également sur la base de programmes thématiques spécifiques comme le droit des enfants, le droit des femmes, les droits humains liés à l’environnement, la justice internationale, etc.

Est-ce un travail difficile ?

Nous rencontrons d’énormes difficultés sur le terrain. Mais nous nous appliquons à tout mettre en œuvre pour faire aboutir nos recherches et nos actions. C’est difficile surtout dans les cas de gouvernements qui ne sont pas très enthousiastes pour nous accueillir ou pour collaborer avec nous. Il y a des pays qui nous signifient carrément l’interdiction de nous rendre chez eux ; et d’autre où le travail est très difficile à mener, parce que les victimes ou les personnes qui acceptent de nous aider dans nos recherches subissent des pressions et même des menaces. Nous devons faire énormément attention pour ne pas mettre toutes ces personnes en danger. Il faut rester très discret dans le choix des lieux d’entretiens, des modes de communication et les contacts que nous établissons avec des gens sur site pour les besoins de nos recherches. Il y a également des zones qui sont difficilement accessibles à cause de la présence de groupes armés. Il faut effectuer des études sur les contextes sécuritaires. Et si les risques sont trop importants, nous recherchons par exemples des personnes qui se sont enfuies des zones dangereuses pour nous renseigner sur ce qui s’y passe.

Qu’est-ce qui détermine vos choix des cas auxquels vous vous intéressez et des zones que vous décidez de couvrir ?

Il y a plusieurs considérations qui entrent en ligne de compte. Il n’y a pas une règle établie ou un schéma prédéfini. Nous tenons compte de la gravité et l’ampleur des crimes qui ont été ou qui sont en train d’être commis. Nous nous assurons également que les situations qui sont soumises à notre examen n’ont pas déjà été documentées par d’autres organisations. Et nous étudions aussi nos capacités à identifier les auteurs des violations, leurs soutiens ; s’il existe un moyen de les confronter à la justice de sorte à obtenir des sanctions ciblées contre ces derniers.

Les zones de conflits armés sont-elles les seules destinations qui vous intéressent ? Quelle attitude avez-vous vis-à-vis des cas d’emprisonnement d’opposants politiques et de la répression brutale de manifestations pacifiques ?

Nos activités ne se focalisent pas uniquement sur les conflits armés. Tout à l’heure, je vous ai parlé des droits des femmes et des enfants. Mais nous nous intéressons aussi aux crises politiques ; aux cas des opposants ou des activistes qui sont harcelés, menacés, emprisonnés arbitrairement ou torturés. Nous regardons également, pour ce qui est des crises politiques et des contestations populaires, les cas de répression ou d’usage disproportionné de la force publique. Les cas liés aux droits économiques, culturels et sociaux, à la santé, à l’éducation sont aussi notre priorité.

Pouvez-vous nous parler de votre expulsion de la RDC ?

Nous avons abattu un énorme travail en RDC depuis 2015 sur la répression politique contre les activistes prodémocratie, les membres des mouvements citoyens, les journalistes, les opposants politiques et les manifestants. Des gens qui ont été ciblés juste parce qu’ils exigeaient que l’ancien président Joseph Kabila respecte la Constitution, organise les élections et quitte le pouvoir à la fin de son second mandat comme le stipulait la Constitution. Au cours de cette période, il y a eu des centaines de personnes tuées, plus de 2000 personnes emprisonnées de manière arbitraire et beaucoup de violations graves des droits humains. Nous avons documenté toutes ces exactions avec nos partenaires et nous avons poussé les États-Unis, l’Union Européenne, le Conseil de Sécurité de l’ONU, à imposer des sanctions ciblées contre les officiels et tous les responsables identifiés dans le cadre de toute cette répression. C’est à cause de tout le travail que nous avons réalisé dans ce cadre que le gouvernement de Joseph Kabila a estimé en aout 2016 que j’étais devenue persona non gratta au Congo. Mais, depuis que le régime a changé sur place et que monsieur Félix Tshissekedi est au pouvoir, je peux à nouveau y retourner.

Monsieur Kabila vous en voulait-il personnellement ?

J’étais en quelque sorte la porte-parole de Human Rights Watch sur place. C’est moi qui parlais aux médias et avec les autorités du pays. Je suppose qu’il voulait envoyer un signal fort à notre organisation qui, de toutes manière, n’a pas quitté le pays avec mon départ. Le travail a continué à être effectué sur place avec le reste des équipes qui n’était pas visé par la décision de Kabila.

Dernière question : vous me confirmez que Human Rights Watch est totalement indépendant, malgré la présence des États-Unis et de toutes ces institutions politiques que vous avez mentionnées parmi vos partenaires ?

Human Rights Watch travaille en totale indépendance.

Propos recueillis par Prince Essonne Mfoulou-Zé

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