LES SILENCES PESANTS D’UNE ALGÉRIE QU’ON NE VEUT PAS VOIR


Ahmed Cheniki

Le pays profond est tout simplement oublié. On vit à constamment à l’heure d’Alger, des quartiers résidentiels et des appareils comme si l’Algérie s’arrêtait à ces lieux dits privilégiés qui ne manqueraient relativement de rien. Nos dernières escapades dans quelques villes de l’Est du pays nous ont révélé l’extrême niveau de dénuement et de pauvreté atteignant de plein fouet des daïras comme Collo ou Azzaba, Amizour et Akbou, Mila ou El Milia. Dans ces contrées, on a soif, il n’y aurait pas assez d’eau depuis plus déjà longtemps, on se retrouve avec plein de « réservoirs », on se résigne aux jerricans et aux graffiti célébrant el Harga et la révolte passive contre les injustices qui plaquent sur le trottoir de plus en plus de jeunes condamnés à regarder un futur trop incertain, vivant un chômage invalidant dans ce qui reste de la fameuse wilaya 2 qui a connu de grands baroudeurs comme Zighoud Youssef, Ali Kafi et Boubnider.
Le passé se rétracte devant la culture de l’ordinaire marquée par des attitudes peu amènes donnant à voir une société profonde en déphasage réel avec un discours euphorisant, culpabilisant des jeunes qui n’arrêtent plus de chercher les adresses des sociétés d’agriculture ou de travaux publics qui pourraient les employer. Avec cette saloperie de coronavirus, les choses se compliquent davantage. La quête, jusqu’à présent, s’avère vaine, d’autant plus que les indicateurs de l’état de la production agricole seraient au rouge.
Que devraient faire ces jeunes qui attendent, à Collo, à Azzaba, à El Arrouch, à Seddouk, à Frenda ou à Msila un hypothétique boulot et un brin d’espoir qui repeuplerait leur vécu d’investissements réels et de joies bien entretenues, à l’aune de discours culpabilisateurs qui semblent méconnaitre l’état lamentable de bourgades désormais sans vie. On se souvient des déplacements du président à l’intérieur du pays donnant à voir une gigantesque mise en scène bien réalisée par toutes les autorités de la contrée visitée, dissimulant sans retenue, toutes les misères de la cité, dépensant pour une visite présidentielle, des sommes faramineuses, à même de permettre de maquiller une ville trop heurtée par une mauvaise gestion tant dénoncée, mais jamais réellement remise en question. Les choses, après des replâtrages de circonstance, redécouvrent leur état initial et la poussée contestataire pour une eau trop manquante ou pour un travail improbable, prennent le dessus, sans crier gare. L’état réel des petites bourgades, trop cachées au regard des chefs, pose sérieusement le problème du mode de gouvernement qui évacue des instances de réflexion et de transformation, cette culture de l’ordinaire trop marquée par des décisions trop bureaucratiques, des routes aux crevasses infinies, des hôpitaux manquant de tout, des silences suspects et des bruits, certes encore aphones, mais qui devraient être sérieusement entendus par des pouvoirs publics réellement responsables. La presse préfère parler des appareils et d’Alger constamment à la Une, les petites communes ne méritent même pas la dernière. Les communes du Sud, on s’en souvient, à l’occasion de cérémonies ou de quelque mouvement de mécontentement.
Les gens de nombreux coins de l’Algérie profonde ne semblent pas concernés par les discours, regardant d’en haut les jeunes et moins jeunes, quêtant, jerricans en bandoulière une eau absente, et lorgnant d’une possibilité trop problématique d’un emploi trop virtuel qui ferait peut-être ouvrir les portes de l’espoir. Le discours du président de la république qui dialogue avec celui de Chadli du 19 septembre 1987 qui avait porté un regard pessimiste, révélant quelque chose de déjà connu, l’absence d’investissements économiques, donc une sorte de constat d’échec, confirmant le discours trop peu pessimiste des graffiti écrits à la hâte sur des murs désormais trop accueillants. Ce sont des villes mortes que nous avons visitées, trop perdues, vivant une absence totale de perspectives, comme Collo, ville d’Anna Gréki et de Nabile Farès, désormais chauve, sans liège ni bois, victimes des incendies des années 90, ni de poissons, désertant la côte, comme ces sardines désormais séduites, elles aussi, par le phénomène de la Harga.
Il est encore temps de réfléchir sérieusement à prendre en charge ces douars reculés, ces villes de plus en plus pauvres qui n’ont ni bibliothèques, ni usines, ni eau qui ont vécu le martyre durant la colonisation et qui revivent aujourd’hui une sorte de désenchantement fort déstabilisant.

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