L’ex-Commandant des Forces navales algériennes, M.T Yala au sujet de la crise en Libye :

L’ex-Commandant des Forces navales algériennes, M.T Yala au sujet de la crise en Libye :

«Agir partout où nos intérêts le dictent ! »

Dans cet entretien qu’il a accordé à Crésus, l’ex-commandant des Forces Navales algériennes, le général Mohand Tahar Yala, explique les raisons de la crise en Libye et plaide pour un rôle actif de l’Algérie au profit du pays voisin, en tant qu’allié objectif du peuple libyen. Un rôle qui doit écarter toutes sous-traitances pour des intérêts autres que ceux communs à l’Algérie et à la Libye. L’ex-candidat à la Présidentielle, face et contre Abdelaziz Bouteflika en 2014, revient au passage sur l’incident tragique du rapt des diplomates algériens à Gao, au Mali en 2012, pour défendre le principe d’une possible intervention de l’ANP à l’extérieur des frontières quand la situation l’impose. Débat d’actualité. Magnéto.

Depuis la chute du régime Kadhafi en 2011, la Libye n’a toujours pas retrouvé sa stabilité. Quelles sont les principales causes, selon vous, qui maintiennent l’ex-Jamahiriya dans le chaos actuel?

Comme vous le savez, depuis les années 1990, les visées stratégiques du monde occidental sorti vainqueur de la guerre froide, relèvent d’un rêve d’un retour à la case départ c’est-à-dire celle d’une nouvelle domination des pays sous-développés, domination du type colonial mais avec une nouvelle approche. Dans cette nouvelle approche il ne s’agit plus de territoires à occuper et à administrer mais de territoires à exploiter et surtout de ressources à accaparer.

La Libye fait partie de ces pays qui ont subi des opérations militaires pour y installer une stratégie de désastre visant à accélérer le processus de main mise sur leurs richesses ou pour affaiblir les résistances de ce pays et par ricochet, autant que possible, celles des pays voisins, dont le nôtre.

On peut rappeler que les premiers intervenants en Libye au motif de « l’interventionnisme humanitaire », soi-disant pour sauver les populations de Benghazi de la « folie » de Kadhafi avaient un objectif très facile à décoder en retraçant l’historique de leurs opérations militaires : couper la Lybie en deux avec deux capitales une à Tripoli et l’autre à Benghazi laquelle possède la partie où sont concentrés l’essentiel des puits de pétroles et des réserves de gaz naturel. Puis s’y installer en sauveurs donc en position très favorable pour des « partenariats asymétriques » comme à la belle époque coloniale. Les images des populations de Benghazi brandissant les drapeaux tricolores préfiguraient de cet aboutissement.

En effet la France, suivie par le Royaume-Uni, a été le premier pays à lancer des opérations militaires. Tout le monde se souvient des démonstrations verbales et gestuelles de la détermination du président français et de ses supports à l’instar de Bernard Henri Levi.

Par la suite, la situation a évolué avec, notamment, la prise en charge des opérations militaires par l’Otan qui constitue un véritable cheval de Troie politique et militaire. Les USA n’ont pas voulu rejoindre la coalition franco-anglaise, l’Alliance a pris le relais et a intégré les forces américaines qui ont été déterminantes pour la suite des événements.

Visiblement, le nouvel objectif était de neutraliser les forces fidèles à Kadhafi et Kadhafi lui-même, donc toute la Libye.

Est-ce l’attrait de la découverte des grandes réserves de Gaz offshore de la tripolitaine qui a prévalu ? C’est possible.

Il est possible aussi que ce soit le soulèvement armé des populations à l’ouest de Tripoli contre le régime de Kadhafi qui a été un élément déterminant de cette évolution

Enfin, même si le monde occidental dominant s’est réorganisé  en un bloc solidaire avec une répartition des taches selon des zones d’influence héritées de l’époque coloniale, pour le cas de la Libye cela n’a pas marché ainsi ; peut-être parce que l’Italie ancienne puissance coloniale n’a plus le statut impérial, mais aussi parce que la Libye est considérée comme un « gros morceau » selon l’expression du nouvel ordre mondial, drainant ainsi beaucoup d’intervenants intéressés chacun voulant sa part à court terme d’où des conflits d’intérêts et par conséquent des divergences de stratégies.

Ce sont les principales causes qui font perdurer le chaos actuel, cela va dans le sens de l’impérialisme  et tous ceux qui y participent qu’ils soient de l’Ouest ou de l’Est, du Nord ou du Sud jouent le jeu en faveur de ce « Nouvel Ordre Mondial » qui a pour but stratégique de favoriser dans nos contrées l’avènement de mini Etats Nations bâtis sur le mode ethno tribal, des Etats somnolents plus facile à dominer en plantant des germes de conflits permanents entre les uns les autres ….et enfin à mettre à genoux.

Aucun intervenant n’est intéressé par le sort des libyens. La Libye subit des destructions et des pertes économiques énormes mais tous ces intervenants préparent leurs entreprises à prendre des marchés juteux et bénéficier ainsi de gains collatéraux

Qui a ouvert les portes de l’ingérence?

Pour ce qui est de la Libye c’est Kadhafi qui a ouvert les portes de l’ingérence, en construisant un pouvoir exorbitant autour de sa personne pour durer et non un Etat avec des institutions pérennes. C’est lui qui a verrouillé le champ politique et qui a ainsi créé le vide politique.

Je pense que c’était un patriote qui avait le sens de l’intérêt national et même de l’intérêt régional et supra national, il avait aussi des visions stratégiques mais il n’avait pas de stratégie d’actions et les moyens y afférents. Mais surtout il n’a pas su gérer les problèmes internes et les aspirations du peuple à plus de liberté. La corruption et le régionalisme ont fait le reste avec la création d’une caste d’intouchables.

  Dans un pays où il y a des fractures entre les gouvernants et les gouvernés, ce sont ses ennemis qui en profitent en jouant sur les désordres internes pour imposer leurs lois et les conséquences sont celles que nous voyons aujourd’hui.

On dit que les Libyens n’ont jamais eu réellement d’Etat, au sens moderne du terme, procès d’intention ou réalité?

Qu’est-ce que c’est qu’un Etat au sens moderne du terme ?

A mon avis, au 21ème siècle à l’ère de la globalisation et de la mondialisation de l’information  un Etat fort est celui qui est capable d’assurer la sécurité globale des citoyens et de faire face aux enjeux internationaux, celui qui est doté d’un  pouvoir légitime d’autant plus fort et crédible qu’il est l’émanation de la souveraineté du peuple , d’un système judiciaire indépendant du pouvoir , une opposition crédible présente qui a un rôle important à jouer pour l’équilibre de la gouvernance et qui constitue une force prête pour l’exercice de l’alternance, une presse écoutée et prise en compte comme un véritable miroir de la gouvernance, un système de veille et de contrôle rigoureux et fiable et surtout incorruptible  et enfin une société civile participative.

Je ne pense pas que les libyens avait un pareil Etat,ni aucun pays en Afrique et au Moyen Orient.

Pourquoi, le renversement du Colonel Kadhafi a-t-il provoqué la division de la Libye en plusieurs régions qui s’affrontent? S’agit-il de fractures dans l’unité du peuple ou d’une compétition pour le pouvoir à la tête d’une Libye réunifiée?

La Libye possède trois régions naturelles : la Tripolitaine le Fezzan et la Cyrénaïque comme presque tous les pays du monde possèdent des régions particulières y compris surtout les pays Européens. Mais ces trois régions ne s’affrontaient pas et je pense qu’elles ne sont jamais affrontées.

Même s’il est vrai que le premier soulèvement a eu lieu à Benghazi (encore faut-il être sûr qu’il ne fut pas provoqué pour permettre l’ingérence), ce soulèvement ne visait pas la séparation mais le changement du régime quasi monarchique de Kadhafi qui a étouffé l’atmosphère politique du pays pendant plus de 40 ans qui a favorisé- peut être sans le vouloir- un régionalisme opportuniste surtout dans le monde des affaires

Le vide politique et le régionalisme n’ont pas permis l’émergence de leaders incontestés au niveau national qui pouvaient faire l’unanimité dans le changement. Et, au risque de se répéter, cet état de choses est directement ou indirectement encouragé et entretenu par les nombreux intervenants internationaux intéressés par les richesses de la Libye, ceux qui activent à son morcellement.

Maintenant que vous avez éclairé le lecteur sur les motifs de la crise, pouvez-vous nous renseigner sur la position algérienne que vous qualifiez comme « la plus sérieuse et la plus viable » pour le retour de la paix et de la stabilité en Libye?

L’Algérie, véritable sous-continent au nord de l’Afrique est un carrefour des grandes routes stratégiques et civilisationnelles depuis l’antiquité ; ce qui explique cette caractéristique importante se rapportant à la dimension humaine et qui consiste en la continuité ethnique au-delà de nos frontières, de toutes nos frontières et surtout dans les immenses espaces du sud et donc avec la Libye

Les repères historiques exigent de nous la prise en charge de cette dimension humaine dans toutes nos actions y compris dans la construction d’une nouvelle Algérie, porteuse de paix, de prospérité et de développement.

Par ailleurs en ce qui concerne notre rôle dans notre région, j’ai toujours déclaré qu’il ne faut plus brider nos politiques dans le contexte né de la période post coloniale et se donner la possibilité d’agir partout où nos intérêts le dictent.

Or, et ce qui peut contribuer à faciliter les choses, nos intérêts à long terme se conjuguent avec les intérêts à long terme de nos voisins.

La Lybie est un pays frère, et notre intérêt à long terme est qu’il reste un pays ami et devienne un pays allié.

Par conséquent, une intervention en Libye doit tenir compte de ce paramètre de voisinage et de fraternité avec le peuple libyen. Nous devons tout faire et de façon claire et résolue pour ramener à la raison ceux qui sont en train de s’entretuer et de faire disparaitre le pays, nous devons peser de tout notre poids historique pour ramener la paix, pour isoler ceux qui ne veulent pas entendre la raison.

L’Algérie possède un poids historique et un poids moral immense que seuls les Algériens feignent d’ignorer et, à ce titre, je pense que « notre position » a été jusque-là plutôt passive et timide. Par ailleurs ce poids hérité de l’immense révolution du 1er novembre 1954 a été revalorisé par le « Hirak » du 22 février 2019. L’Algérie est aujourd’hui à l’avant-garde d’une véritable révolution morale pacifique qui a une portée régionale et même mondiale.

Dans tous les cas, nous ne devons en aucun cas agir en sous-traitance pour les intérêts stratégiques des autres. C’est ainsi que je vois l’expression d’une Algérie forte et souveraine.

L’Algérie pourra-t-elle vraiment demeurer à équidistance de toutes les parties en conflit quand on sait que des acteurs étrangers ont pris part à la guerre fratricide en appuyant les troupes du Maréchal Haftar pour certains et les forces régulières du GNA pour d’autres? 

Je pense que oui, dans tous les cas l’Algérie doit essayer d’être à équidistance de toutes les parties libyennes en conflit

Nous aurions dû intervenir auprès des libyens et sans demander l’avis de personne dès le début du conflit pour ne pas en arriver là. La tâche  aurait été plus facile parce qu’il n’y avait pas encore les traumatismes qui ont exacerbé les haines.

Quant aux acteurs étrangers ils n’auraient plus de raison d’être. Si les libyens s’entendent et se ressoudent, ces acteurs rentreront chez eux et la Libye organisera une fête nationale.  

Plusieurs mois après la conférence de Berlin, le désarmement de tous les groupes armés n’a pas avancé d’un iota. Objectif impossible ou double-jeu des sponsors militaires du conflit? Y a-t-il un complot visant à la « somalisation » de la Libye, pour reprendre l’expression du président Abdelmadjid Tebboune? 

Cela ne manque pas de me rappeler la conférence de Berlin de 1885 et de faire le parallèle.

Le but officiel de cette conférence de 1885 était déjà humanitaire : la lutte contre la traite des esclaves en Afrique.

Le but réel était tout autre et concernait le partage de l’Afrique et c’est ce qui s’est réalisé en une ou deux décennies

Une quinzaine de pays régissant l’ « ordre mondial » de cette époque ont participé à cette conférence y compris l’Empire ottoman.

Je ne connais pas vraiment les résolutions de la conférence de Berlin de 2020 mais je ne pense pas que les objectifs des participants à cette conférence étaient convergents dans le but de faire taire les armes en Libye mais plutôt de préserver leurs intérêts et participer au partage des ressources de ce grand pays.

Je ne peux pas ne pas faire le parallèle entre les deux conférences de Berlin, quel que soit le respect que je porte au peuple allemand

Ceci dit, une des résolutions de la conférence de Berlin concerne le désarmement des milices. Qui peut le faire sinon les milices elles-mêmes ? Je pense qu’il s’agit là d’une non résolution parce que vouée en avance à l’échec en absence d’une réconciliation historique entre les libyens. C’est pour cela que ce désarmement n’a pas avancé d’un iota.

Dans le cadre de la nouvelle doctrine en faveur de l’intervention militaire hors des frontières pour protéger le territoire algérien, l’ANP pourrait-elle anticiper sur l’institutionnalisation du principe, en participant à une éventuelle force de maintien de la paix sous l’égide de l’UA ou à l’appel de l’ensemble des parties libyennes?

Ce que j’ai dit plus haut concernant notre rôle dans notre région, est qu’il ne faut plus brider nos politiques dans le contexte né de la période post coloniale et se donner la possibilité d’agir partout où nos intérêts le dictent. Par conséquent de ne plus brider nos moyens d’action.

Il y a 8 années déjà voici je que j’ai répondu dans une interview donnée le 4 avril, la veille de la prise des otages du consulat algérien à Gao et publiée par El Watan  le 6 avril 2012,

« Déjà, lors de la crise libyenne, Alger aurait dû s’imposer dès les premières manifestations armées à Benghazi comme un acteur important, qui pouvait parler à toutes les parties grâce à son capital diplomatique et symbolique, s’imposer comme une puissance régionale et pas regarder passivement se dérouler les événements. Avoir une position d’un pays fort, qui peut servir d’intermédiaire régional ou, si les belligérants outrepassent leurs engagements, imposer sa force. C’est ce qu’on doit faire au Mali avec les derniers dangereux développements. Ou nous sommes offensifs ou nous sommes perdants ! » 

Aussi ce n’est pas aujourd’hui que je vais me contredire par rapport à cette nouvelle doctrine, toutefois, j’insiste sur le fait que toujours nos intérêts à long terme doivent être pris en considération parce qu’on ne doit pas intervenir sans but politique national débattu au niveau qu’il faut et surtout, surtout nous ne devons en aucun cas agir en sous-traitance pour les intérêts stratégiques des autres. C’est ainsi que je vois l’expression d’une Algérie forte, d’une Algérie souveraine.

Une question vous concernant, Général: En connaisseur et ami de longue date du peuple libyen, seriez-vous prêt à prendre part à une médiation au profit d’un dialogue inclusif entre Libyens? En prenant le risque de vous déplacer en territoire libyen?

Je voudrais préciser que j’ai beaucoup d’amitié avec tous les peuples à nos frontières que je considère comme des frères y compris le peuple marocain. Je n’oublie pas l’histoire, je n’oublie pas la Révolution : beaucoup de Marocains ont versé leur sang pour l’indépendance de l’Algérie, j’ai appris que dans une katiba de l’ALN en wilaya 4 de l’ordre de 120 moudjahidin on avait comptabilisé 22 marocains, la plupart sont morts en Martyrs, à plus de 600 kms des frontières marocaines.

Ceci dit, ce serait pour moi un honneur de participer à la résolution des problèmes libyens quels que soient les risques. Toutefois, pour donner les chances de réussite à cette entreprise humanitaire, cette médiation doit être menée sous la direction d’une personnalité qui a une légitimité historique ; il s’agit d’un survivant de la guerre de libération qui a traversé l’histoire et même le présent, qui est toujours extrêmement lucide, un patriote issue du peuple et profondément attaché au peuple, Il s’agit du commandant de l’ALN Lakhdar BOURAGAA. Propos recueillis par Nordine Mzala

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